L'avenir du travail sera hybride ou ne sera pas, peut-on lire un peu partout. Mais que signifie réellement la notion d'hybridation ? Et quels sont les impacts pour l'entreprise, la fonction RH et les collaborateurs ? Pour faire le point, nous avons échangé avec Gabrielle Halpern, philosophe et spécialiste de l'innovation. Elle nous explique ce concept et balaie les idées reçues.

DRH, faites-vous l'éloge de l'hybridation ?

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Docteur en philosophie, chercheur associée et diplômée de l'École normale supérieure, Gabrielle Halpern a travaillé au sein de différents cabinets ministériels, avant de participer au développement de start-up et de conseiller des entreprises et des institutions publiques. Ses travaux de recherche portent entre autres sur la notion de l'hybride. Elle est l'auteure de "Tous centaures ! Éloge de l'hybridation" aux éditions Le Pommier/ Humensis (2020).

 

Tous-centauresS'il y a bien un concept qui commence à faire son petit bonhomme de chemin au sein des entreprises, c'est bien celui des modes de travail hybrides. Et l'hybridation à l'échelle des entreprises ne s'arrête pas là.

Mais tout d'abord, savons-nous réellement de quoi il est question ? Ensuite, quelles sont les conséquences à prévoir pour les organisations ? Enfin, comment se préparer à l'inédit ? Gabrielle Halpern livre dans cette interview des éclairages essentiels pour comprendre le changement et peut-être in fine mieux l'accepter.

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Dans votre dernier ouvrage, vous annoncez la couleur dès le titre en parlant "d'Éloge à l'hybridation". Mais de quoi parle-t-on ? 

Gabrielle Halpern : L'hybride, c'est ce qui est multiple, flou, mélangé, combiné, hétéroclite, un peu contradictoire ; l'hybride est tout ce qui n'entre pas dans nos cases. Il y a toujours eu des personnages, des situations, des choses hybrides, c'est-à-dire incasables, insaisissables et imprévisibles dans le monde, mais nous assistons aujourd'hui à un phénomène d'hybridation accélérée. Les objets, les lieux, les institutions publiques, les villes, les entreprises : rien n'y échappe !


Que signifie l'hybridation à l'échelle de l'entreprise ? Est-ce le point de croisement entre deux paradigmes ? Est-ce l'enfant du changement de paradigme ?

G. H. : A l'échelle de l'entreprise, l'hybridation se déploie à différents niveaux.

  • La stratégie business : avant, nous étions dans une société industrielle, puis nous sommes passés à une société de services, mais aujourd’hui, nous entrons dans une société des usages, qui hybrident les produits et les services. La frontière est en effet de plus en plus floue entre les produits et les services et leur hybridation permet de développer de nouveaux territoires d’innovation. On ne peut plus être dans une approche « pure » de « produits » ou dans une approche « pure » de « services » ; il faut désormais apprendre à mêler les deux, ou plutôt à inventer une démarche permettant de dépasser ces deux approches.

    Les laboratoires pharmaceutiques, par exemple, l’ont bien compris et développent des parcours de soin accompagnant les patients : ils sont en passe de sortir du paradigme du médicament et de s’ouvrir à des stratégies hybrides du « care », dont les gagnants seront les usagers ; en l’occurrence, les patients. Cela nécessite de repenser ses stratégies d’alliance et de partenariat… Ceux que l’on voit comme des alliés aujourd’hui seront peut-être des concurrents demain ; ceux que l’on considère comme des concurrents seront de merveilleux alliés à l’avenir ; et, surtout, tous ceux avec qui l’on était convaincu de n’avoir rien à faire ensemble vont sans doute se révéler prochainement des concurrents ou des alliés de grand poids… ;

  • Les modèles d’organisation et de management : l’heure n’est plus aux régiments, mais aux commandos et aux tireurs d’élite, plus rapides et mieux adaptés aux sinuosités du terrain. Le modèle bureaucratique, centralisé et hiérarchique laisse place au règne de la marge de manœuvre distribuée et aux emplois du temps souples. Contre la spécialisation absurde des tâches et la division inefficace du travail, l’unité des activités est désormais celle du projet, qui rassemble et dissout les équipes, en leur servant de boussole et de métronome.

    Les entreprises (PME, ETI, grands Groupes) ont tout à gagner à hybrider leurs modes d’organisation et de travail avec ceux des start-up, pour adopter une logique plus agile, plus créative, plus entrepreneuriale et horizontale. Mais attention, il ne s’agit pas de créer dans un coin un « lab », une cellule, un incubateur, une équipe d’innovation pour se donner une bonne conscience, puisque cela reviendrait à juxtaposer des modèles ; il faut une véritable hybridation des modèles.

  • Les ressources humaines : l’heure est aux organigrammes et aux fiches de poste hybrides ; c’est-à-dire qu’il est crucial pour toutes les entreprises de faire des pas de côté dans leur recrutement ET de respecter la 5e patte des moutons qu’elles ont embauchés (sinon, ces embauches ne servent à rien), de valoriser les candidats aux multiples compétences et spécialisations, d’encourager leurs collaborateurs à suivre des formations qui sortent des sentiers battus du secteur d’activité. Dans la formation initiale, dans la formation professionnelle et dans le recrutement, il faut aller vers l’hétéroclite !

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Cela vaut aussi pour les modèles économiques, et pour tout le reste. Une entreprise jouant le jeu de l’hybridation saura bien mieux s’adapter à l’imprévisible, se réinventer quand une crise sanitaire balaie tout sur son passage, créer de la valeur économique, sociale, territoriale et individuelle. Pas de résilience, sans hybridation ! Il ne s’agit pas d’un « nouveau paradigme » ; au contraire, il s’agit de sortir de l’idée qu’il faille un paradigme à tout prix, de sortir de la logique des paradigmes. Les paradigmes sont des cadres de pensée qui enferment, qui empêchent toute créativité, tout pas de côté, toute remise en question. Pour le dire autrement : l’hybridation correspond à une ère post-paradigmatique.

L’hybridation est une chance à saisir, c’est la raison pour laquelle j’en fais l’éloge.


Est-ce inévitable et pourquoi ?

G. H. : Il y a toujours eu une part hybride de la réalité, sauf que, par peur, nous avons tout fait, au fil des siècles pour la refouler, l’ignorer, voire la supprimer. De ce fait, nous sommes passés à côté d’elle pendant des siècles et cela a créé une « crise de notre rapport à la réalité ». Aujourd’hui, nous pouvons nous réconcilier avec elle et suivre son mouvement fondamentalement hybride. Sans quoi, nos entreprises, nos stratégies, nos métiers, nos identités n’auront aucune chance de se régénérer ni de survivre au surgissement de l’imprévisible.

 

L’entreprise hybride, est-ce un état transitoire vers l’entreprise de demain ? Peut-on voir cet état de fait comme un rite initiatique ou un passage obligé ? Comment accompagner les entreprises vers l’hybridation ou son acceptation ? 

G. H. : L’hybridation est un état d’esprit, une manière d’aborder le monde (le monde, c’est aussi la nature, c’est aussi la réalité). A mon sens, l’entreprise de demain est en hybridation continue ; c’est la seule manière d’échapper à la cristallisation, à l’enfermement, à la stérilité. Il faut sans cesse faire des ponts entre différents mondes, différents métiers, différentes activités, différents individus… L’hybridation, c’est la vie ! Si je cesse, en tant qu’individu de m’hybrider, si une entreprise, si un métier, un secteur, une technologie cessent de s’hybrider, ils meurent !

Il faut vraiment voir l’hybridation comme une véritable opportunité, puisque le fait de faire des pas de côté, de découvrir d’autres mondes, d’augmenter une stratégie en la combinant avec une autre, de réinventer son métier en l’associant à d’autres métiers, de dépasser son identité pour qu’elle s’élargisse et soit en mesure de s’adapter, est vital. Bien sûr, l’hybridation déstabilise, elle engendre des mouvements de déséquilibre-rééquilibre permanents… Mais c’est cela qui vous permet d’être constamment en veille et de ne pas vous endormir, d’être prêts quand une crise, en forme de Covid-19 ou autre, surgira dans votre quotidien. L’hybridation est semblable à un moteur : il ne faut jamais le faire cesser de tourner ! Je tiens à préciser cependant que l’hybridation n’est en rien brutale : il ne s’agit pas de balayer du jour au lendemain tous les repères, mais de distiller progressivement cet état d’esprit, que ce soit dans la stratégie d’innovation, dans les ressources humaines, le management et tout le reste.

Est-ce que l’ère de l’hybridation est celle du compromis ? Le fait d’accepter en partie une perte de repère, mais avec l’envie incontrôlable de se raccrocher aux bribes de ce que l’on connaît ? 

Vous utilisez le terme de « compromis », mais je n’apparente pas l’hybridation à cette idée. En effet, quand vous faites un compromis avec quelqu’un, c’est comme si vous faisiez la « synthèse », mais aucun d’entre vous ne se métamorphose. Le centaure, - qui incarne, pour moi, parfaitement la notion de l’hybride -, n’est pas la synthèse de l’homme et du cheval, il est une tierce-figure qui vous fait entrer dans un autre monde. C’est cela qu’il faut parvenir à faire !


Les nouveaux modes de travail comme le télétravail ou le flex office apparaissent comme la partie émergée de l’iceberg de l’hybridation pour de nombreux commentateurs RH. Plus largement, quelles sont les dimensions les plus touchées par l’hybridation ? Quels sont les impacts pour l’entreprise ? Les collaborateurs ? Par exemple, l’hybridation conduit-elle forcément à la fin du modèle pyramidal en entreprise avec l’essor toujours plus grand de la collaboration en réseau ? Dans l’une de vos tribunes, publiée sur L’Opinion, vous parlez de faire des ponts entre les services.

G. H. : Il y a une ambiguïté sur la manière dont la notion d’hybridation est utilisée ici. En effet, il n’y a pas d’hybridation si l’on construit un mode de travail alternant présentiel et distanciel. L’hybridation, ce n’est pas ceci ou cela. Reprenons notre métaphore : si vous mettez un homme sur un cheval, vous obtiendrez à la fin un homme sur un cheval. Mais vous n’obtiendrez pas un centaure ! C’est exactement la même chose avec le travail en présentiel et le télétravail. Vous avez l’un et vous avez l’autre, c’est une juxtaposition, mais il n’y a pas d’hybridation entre les deux. Du moins, pas encore. Cela va être tout le défi des prochaines années que d’imaginer et de construire ce modèle, ce tiers-modèle, dépassant l’un et l’autre et repensant complètement la manière de travailler, de manager et de collaborer.

Il est évident que cette tierce manière de travailler accroîtra les relations professionnelles en réseau. Cela va donner une place de plus en plus importante au capital que constitue la confiance : la valeur de l’individu au travail, quel que soit son niveau ou son poste au sein de l’organisation, sera sa fiabilité. Je suis convaincue que ce sera l’une des vertus cardinales de demain, en entreprise, comme en politique ou dans les relations personnelles.

Transversalité et hybridation sont deux choses distinctes : la transversalité n’entraîne pas de métamorphose. Une fois que l’on sort de la réunion, chacun revient dans son vocabulaire, ses logiques, son identité, son métier, son imaginaire. Les ponts qu’il faut créer entre les services doivent les métamorphoser ; un peu comme une île qui serait enfin reliée au continent par un pont et qui doit se délester de sa logique insulaire. L’hybridation est une métamorphose !

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L’entreprise intergénérationnelle, en revanche, est bien une forme d’hybridation. Comment appréhender cet aspect-là ?

G. H. : Vous avez raison, l’entreprise intergénérationnelle est un sujet d’hybridation. On entend parler toute la journée de la transition écologique et de la transition numérique, alors qu’une transition avance à grands pas dans notre angle mort : la transition démographique. En 2035, un tiers de la population française aura plus de 60 ans. C’est une véritable révolution qui nous attend et, pourtant, personne n’en parle ! Cela va nous obliger à repenser les villes, les mobilités, les services, les produits, les usages, l’immobilier ; nous devrons tout réinventer pour permettre aux personnes plus âgées de continuer à faire partie de notre société. Le travail n’y échappera pas et il faudra effectivement inventer l’entreprise intergénérationnelle. On entend sans cesse parler de mixité sociale, - alors que très souvent, malheureusement, ce qui est fait en ce sens relève plutôt de la « juxtaposition sociale », c’est-à-dire que les individus coexistent, mais ne se rencontrent pas -, il est grand temps de mettre également sur la table le sujet de l’hybridation générationnelle.

Qu’il s’agisse d’intégrer les jeunes générations ou les générations plus anciennes, nous faisons toujours face au même problème : nous avons tous en nous une terrible « pulsion d’homogénéité ». C’est à cause de cette pulsion que le collectif a beaucoup de mal avec les singularités, avec les différences. A l’échelle de l’entreprise, cette pulsion d’homogénéité se retrouve sous d’autres noms : c’est par exemple la fameuse « culture d’entreprise », au nom de laquelle on n’embauche que des individus ressemblant aux collaborateurs actuels, on fait entrer dans un moule les nouveaux arrivants pour qu’ils parlent la même langue, ait les mêmes codes, les mêmes méthodes de travail, les mêmes réactions que ceux qui existent déjà au sein de l’entreprise. C’est pratique, puisque cela permet d’éviter toute imprévisibilité et toute remise en cause… Sauf qu’à force d’éviter l’imprévisible intérieur, on ne sait plus y faire face lorsqu’il arrive de l’extérieur. L’hybridation, c’est être capable de combiner des individus d’horizons, de formations, de cultures… et d’âges différents ! Une entreprise (ou un individu) qui ne sait pas repousser sans cesse cette pulsion d’homogénéité et qui agit selon une logique rigide d’uniformisation, de répétition, de rente et de rejet de l’hétérogénéité, c’est-à-dire selon le principe d’identité, est vouée à l’échec.

Quelle place pour le biomimétisme dans l'entreprise hybride ? Comment ça s'articule ?

G. H. : Le biomimétisme pose la question suivante : comment s’inspirer de la Nature ? Hybrider, c’est tout simplement suivre le mouvement de la Nature, qui ne crée jamais, - au sens strict du terme -, mais qui passe son temps à innover, c’est-à-dire à re-combiner, à ré-articuler, à hybrider. C’est ce que disait le philosophe grec Anaxagore : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ». En adoptant une approche hybride, à la fois dans sa stratégie d’innovation, dans son mode d’organisation, dans ses ressources humaines, dans ses plans de formation, dans la construction de son modèle économique, une entreprise fait preuve de biomimétisme.

Il n’y a rien de plus naturel que l’hybridation ; en nous inspirant de la Nature, nous nous réconcilierons avec la réalité !

 

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